vendredi 21 février 2025

 EST-CE QUE LE NOUVEAU CONTINENT ETAIT VRAIMENT UNE TERRE D'ACCUEIL?


HURLEMENTS de Katsu


En 1846, un groupe de pionniers fait la route en direction de la Californie. Cette expédition, qui devait marquer le début d'une nouvelle vie, tournera rapidement à la tragédie lorsqu'ils se retrouveront piégés dans la Sierra Nevada pendant un hiver très rude. Isolés et privés de ressources, la moitié des membres du convoi succomberont à la famine, tandis que d'autres seront forcés de commettre l'impensable : le cannibalisme. Voilà, ça c'est pour le côté historique (oui oui histoire vraie).


Ce roman m'a rappelé Demonica de Hervé Gagnon, où la famine et le froid poussent les personnages à projeter des monstres dans leur imaginaire pour mieux supporter l'horreur de leurs actions. Il devient alors plus facile de croire à l'existence de Wendigos, de possession démoniaque, de vampires, de loups-garous, de sorcières ou de zombies, plutôt que d'accepter la réalité terrifiante de la nature humaine confrontée à la faim extrême.

Alma Katsu ne déroge pas à cette règle, en exploitant son talent pour mêler horreur et histoire. Elle ajoute une dimension surnaturelle à ce fait historique. L'ambiance qu'elle crée est terrifiante : on ressent véritablement la peur et le désespoir qui s'emparent peu à peu des personnages, jusqu'à nous toucher directement. Leurs luttes et leurs dilemmes nous font nous attacher à eux, car au-delà de l'horreur qui les entoure, ce sont leurs émotions et leurs failles humaines qui transparaissent. Tout le monde peut s'identifier à un personnage entre les pères, les célibataires, les adolescents, les épouses, les mères, les jeunes filles, les enfants, etc... La tension est omniprésente tout au long du roman. Et chaque lecteur peut y projeter sa propre vision de l'horreur : maladie? Monstre? Ou autre?


DEMONICA de Gagnon 

« Au bout du compte, traverser l'océan n'aura servi qu'à retrouver ce que nous pensions fuir : la peur et la mort. 
Mais en mille fois pire. »


Lorsqu'on lit l'horreur que subissent les Protestants en l'an 1562 (massacre de Wassy), on se dit qu'ils ne pourront pas connaître pire en navigant jusqu'au Canada, sur une Terre inconnue. Un petit groupe de colons décident de fuir la France pour recommencer une nouvelle vie dans la paix et la joie.

Enfin, c'était le but.

Ils perdront tout d'abord, une partie des leurs durant le voyage et ramèneront avec eux quelque chose d'étrange, difficile à nommer ou à interpréter. La petite Louise, 5 ans, n'est pas dans un état normal pour une fillette…

Parvenus enfin sur les Terres plein d'espoirs, le froid et la famine s'exposent avec arrogance, titillant l'un des pires tabous de l'humanité. Mais Guichard et les siens se refusent au Mal. C'est sans compter sur cette chose étrange, qui semble posséder Louise… Folie dû à la famine ? Démon qui poursuit l'affaiblissement des côlons survivants? Monstre ? Ou allégorie du vice humain ?

J'ai trouvé ce roman absolument captivant, bien écrit et personnellement, j'ai été surprise par le contenu !


LES ESSEULEES de Lavalle

Adélaïde Henry, une jeune femme noire, souhaite un nouveau départ dans le Montana, où elle espère s'établir après avoir quitté une Californie marquée par une tragédie. Elle parcourt cette aventure avec une mystérieuse malle, qu'elle tient particulièrement à garder très très très fermée. Mais qu'est-ce qu'il y a dans cette malle ? Et LaValle parviendra à décupler notre curiosité, jusqu'à la révélation...

Mais, le roman ne se concentrera pas uniquement sur cette malle, qui sera vite oubliée (sauf son contenu, oui moi aussi je veux ménager l'effet).

Les Esseulées, c'est aussi un peu d'Histoire américaine que je ne connaissais pas : en 1915, le contexte historique des États-Unis est marqué par des inégalités raciales, mais aussi par des opportunités dans des territoires en pleine expansion comme l'Ouest. Ce qui donnera lieu à des lois comme le Homestead Act de 1862, qui permettaient à toute personne, quel que soit son sexe ou sa couleur de peau, de réclamer jusqu'à 160 acres de terres fédérales moyennant une somme symbolique, à condition d'y vivre et de l'exploiter pendant au moins cinq ans. C'est cette opportunité qui ouvrira la porte au récit de LaValle, donnant lieu à des portraits de femmes, dont on s'attachera dès notre rencontre.

Mais le Montana n'est pas une Terre facile. Cette terre, métaphore d'une promesse aussi fertile que hostile, rappelle que les rêves les plus purs doivent parfois s'enraciner dans un sol cruel. La solitude, les conditions météorologiques et la pauvreté constitueront des éléments de récits captivants, notamment ce passage où Adélaïde, n'ayant pas de cheval, doit traverser des kilomètres sous la neige. C'est aussi ainsi que de fortes sororités verront le jour.

Donc, on a un western, féministe et un mystère...
Et quoi encore ? Ce qu'il y a de rude et de brutal ne réside pas que dans la Nature. Oui, l'être humain peut être une vraie plaie, surtout dans un contexte où la justice appartient aux riches. Et les procès n'étaient pas quelque chose de courant, d'ailleurs on n'entendra pas parler de juge, ni de shérif.

Heureusement, dans la fiction, on peut réinventer la justice. Et c'est là que LaValle frappe fort : il nous offre une catharsis puissante, sanguinaire, jouissive et horrifique. Quand tout semble perdu, il sait nous rappeler que l'imaginaire permet de rétablir un équilibre là où la réalité échoue souvent. C'est brutal, sanglant, mais tellement satisfaisant. Car la violence a été tant amenée par les mêmes qu'il est bon de savourer la revanche.

Les Esseulées, des femmes courageuses, un western féministe horrifique ? À vous de découvrir.


LA MORT DANS L'OUEST de Lansdale


Un révérend à la gâchette facile, arrive avec sa jument, dans un petit village, Mud Creek, dans le but de prêcher la bonne parole. En quelques jours, il se lie d'amitié avec un gamin futé prénommait David, fils du Maréchal-ferrant et tombe amoureux de la belle brune du coin, Abby, fille d'un docteur qui a des connaissances plus ou moins étranges sur le Nécronomicon et la démonologie. Connaissances qui vont s'avérer nécessaires. En effet, à la suite d'un lynchage absolument atroce d'un Natif et de sa compagne, les morts se lèvent pour se venger des bourreaux...

La première fois que j'ai lu Joe R. Lansdale, je travaillais dans une librairie et je découvrais par hasard L'Arbre à Bouteilles. J'ai suivi toutes les aventures de Hap Collins et Leonard Pines qui étaient traduites en France. Je m'intéressais à ses autres romans comme Juillet de SangUn Froid d'EnferSur La Ligne Noire, etc... Avant de me rendre compte qu'à côté du polars, Lansdale était très doué pour l'horreur. Plus difficile à trouver, j'ai réussi à me procurer The Drive-In (https://www.babelio.com/livres/Lansdale-Le-drive-in/244818/critiques/3322197), le premier Zombie Tales et ses deux écrits des années 80/90 édités par L'Incertain (Texas Trip et La Mort dans l'Ouest).

J'avais déjà pris conscience de l'engagement de Joe R. Lansdale pour les minorités, ne serait-ce qu'en créant un personnage noir homosexuel au Texas avec sa série Hap&Leonard, mais on se rend compte avec celui-ci, que la prise de partie est très mitigée. L'horreur que subissent le Natif et sa compagne métisse est telle, que la vengeance est légitime. Et pourtant, on trouvera totalement injuste les dommages collatéraux, réveillant les doutes du prêcheur sur ce que nous faisons sur Terre.

Joe R. Lansdale dira dans sa préface, qu'il inclue ce roman dans le genre de série B, un western horrifique qu'on regarderait en mangeant un bol de pop-corn. Etait-il destiné pour le cinéma?


LITTLE HEAVEN de Davidson ( Ou Cutter)


Petit Paradis.

Petit Paradis pour qui ?
Toujours bien poser la question.
Surtout lorsqu'on est entraîné dans une secte avec un prêtre gominé loin de la civilisation. D'ailleurs, j'ai pensé assez rapidement à une personnalité bien connu dans le domaine des gourous psychopathes américains.

Evidemment, je crois que je me dirige vers un truc assez classique d'horreur sectaire à la Midsommar ( film de Ari Aster) mais avec un fond Jim Jones ou Charles Manson… Et puis bah en fait : MAIS C'EST PIRE QUE CE QUE VOUS POUVEZ IMAGINER !!!!!
Il mérite bien son classement en horreur, aucun doute là-dessus.

J'ai été charmée par les personnalités atypiques des protagonistes, Micah, Minerva et Ebenezer, leurs dialogues, ainsi que leurs histoires passées. Malgré un livre assez chargé, je n'ai pas ressenti de longueurs.
J'avais déjà été horrifiée par son Troupe 52. Je dois dire que l'auteur est doué pour vous entrainer dans l'angoisse. Les illustrations de Adam Gorham sont top.
Le fait que cela se passe aux USA dans les années 60, rajoutent quelques éléments qui n'aident pas nos héros.

Un western sanglant qu'il disait ! Ah ça c'est certain !!


Le Western Horrifique, un genre que je découvre depuis peu et qui a encore beaucoup de références à découvrir...


LA METAMORPHOSE de Kafka 

Alors, imagine : tu te réveilles un matin, et t'as une grosse envie de tisane à l'ayahuasca, mais en fait tu es un insecte géant.

Toi, tu as déjà vu un cafard tenir une tasse ou un bol avec ses petites pattes d'insectes?

Non, t'as jamais vu ça.


C'est ce qui arrive à Gregor Samsa. Il se réveille métamorphosé en un insecte géant. Et puisque que l'ayahuasca n'a pas troublé son esprit, nul moyen d'imputer cette vision à une illusion. La réalité est implacable.

WTF.

Maintenant, il est coincé dans sa chambre, à se débattre avec ses pattes chitineuses, incapable d'ouvrir la porte. LE CAUCHEMAR !
Évidemment, sa famille le regarde comme une monstruosité ambulante. Progressivement, tout le monde s'éloigne. Plus personne pour lui parler, pour l'aider. Il devient un poids mort, un truc qu'on évite.

Mais La Métamorphose, ce n'est pas juste l'histoire d'un mec qui se transforme en insecte. Ce n'est pas juste un bug biologique dysfonctionnelle (ouais j'ai le droit de faire des jeux de mots avec Bug), c'est un roman qui plonge dans l'aliénation et la déshumanisation : Gregor, déjà esclave de son taf, devient tout bonnement inutile et rejeté dès qu'il se transforme. Sa famille, d'abord inquiète, finit par le jeter comme un déchet radioactif, prouvant que leur amour n'est qu'un contrat basé sur ce qu'il rapporte (monsieur rentabilité). Et puis, il y a l'absurde et cette angoisse existentiel qui flotte : sa métamorphose n'a aucune explication, c'est un monde arbitraire où tu subis tout, sans contrôle. Kafka nous balance une critique bien sentie du système du travail, qui ne te valorise que si tu es utile à la machine. Enfin, le corps étranger de Gregor, cette carapace, symbolise cette perte de contrôle, que ce soit à cause de la maladie, du handicap ou du vieillissement, mettant au placard ceux qui ne sont plus sur le marché de la rentabilité. Absurde, dérangeant, cauchemardesque.


jeudi 30 janvier 2025

 STEPHEN GRAHAM JONES

Auteur incontournable de l’horreur contemporaine, Stephen Graham Jones réinvente le genre avec une écriture à la fois viscérale et profondément humaine. Puisant dans les codes du slasher, du fantastique et du thriller psychologique, il explore la mémoire, le trauma et l’identité, notamment à travers son héritage amérindien. Son style percutant, parfois expérimental, fait de lui une voix unique du paysage horrifique actuel. Voici mes chroniques de quelques-unes de ses œuvres.


MON COEUR EST UNE TRONÇONNEUSE

Jade, lycéenne, est une grande fan de slasher movie et toute son existence vague autour de sa passion. Descendante de Blackfeet comme souvent les personnages de Graham Jones, vivant dans un bungalow de classe sociale inférieure, marginale et passionnée de cinéma de genre, elle n'a pas en réserve, les qualités optimales pour s'intégrer dans cette Amérique qui n'est plus vraiment la sienne.
Ayant passé une grande partie de son dernier trimestre en institut psychiatrique pour une tentative de suicide, elle découvre à son retour une nouvelle élève. Cette nouvelle élève a tout d'une « Fille Finale. » Et si une Laurie Strode ou une Sidney Prescott ou une Sally Hardesty est dans le village, alors pour Jade cela ne fait absolument aucun doute : un slasher se prépare…
Et elle va tenter par tous les moyens de convaincre son prof d'Histoire, le shérif et évidemment La Fille Finale…

Si vous avez adoré Randy Meeks dans Scream, vous adorerez Jade dans Mon Coeur est une tronçonneuse. Parce que comme Randy, Jade a une culture cinématographique du slasher, lui permettant d'avoir des théories et des réponses à tout. Et l'auteur maîtrise son sujet à la perfection !! Avec une description transcendantale de la Fille Finale à la limite du Grand coup de foudre exaltée (je vous invite à lire ce roman ne serait-ce que pour ce passage dans les toilettes du lycée), avec des références de personnages et de films à tout bout de champ, donnant ainsi une argumentation sans faille (les parents et les flics ne servent à rien, le cinéaste aime tromper son public, qui est coupable ?). Jade compare les films d'horreur avec l'Histoire de son village, pour justifier une vengeance potentielle. Est-ce cette fille qui s'est noyée et revient d'entre les morts comme Jason Voorhies ? Est-ce le flic qui se venge de la mort tragique de sa fille ? Est-ce ce prêtre gourou qui a tué ses adeptes autrefois dans ce même Lac ? Mais si vous connaissez les films d'horreurs, vous savez également que tout est trompeur.
N'est-ce pas plutôt Jade qui a des problèmes psychologiques et qui voit un slasher là où il n'y a rien du tout ? D'autant qu'il est parfois difficile de faire la différence entre la passion de Jade, et la réalité.
Où est-ce qu'on ne peut pas utiliser les problèmes psychologiques de Jade pour faire un bon slasher, puisque de toute façon personne ne la croira ? Ou alors ne peut-on pas utiliser Jade, l'inadaptée sociale fan de films d'horreurs pour l'accuser de quelque chose qui dépasse la logique?
Et puis vous savez, il y a toujours un spectaculaire twist final…
« Vu que le slasher existe depuis presque quarante ans, peut-être que la seule façon de créer encore du suspense, c'est de briser les règles du genre. »
Et puis un slasher se veut parfois fantastique puisqu'il est comme Michael Myers, il ne meurt jamais.
Et surtout, il y a l'allégorie de la souffrance et celle de la vengeance, le symbole de la marginalisation sociale, le mal étouffé qui ne se guérit que dans le massacre : la catharsis.

*****

Mention spéciale à la théorie de Jade concernant Les Dents de la Mer de Spielberg. Film que j'adore en tout point, de son travelling compensé à ses répliques cultes, en passant par la musique et un Richard Dreyfuss tirant la langue excédé par l'arrogance de Quint. Oui j'adore ce film.

****

Un grand merci aussi pour cette myriade de souvenirs que m'a apporté la lecture de ce roman, mes nuits vidéos à regarder Laurie Strode courir devant un Michael Myers déterminé, Johnny Depp avec son tee-shirt ras le nombril recraché par son lit en fontaine de sang, Nancy Thompson qui court dans des escaliers en guimauve, boit du café pour ne pas dormir, l'humour douteux d'un Charles Lee Ray empaqueté, les cris de Marilyn Burns, le masque de Jason et les adolescents qui se fendent la poire dans tous les sens du terme, mes heures passées aux vidéos clubs, mon Pop-Corn maison pas toujours réussi trop gras de beurre, et les bonbons qu'on dévorait tandis que Lionel Cosgrove patinait sur du sang, que Regan faisait des 380° avec sa tête, que Ash se battait avec sa main, que Barbara n'attendait pas qu'ils arrivent, que Carol-Ann fixait sa télévision, que Jack Torrance tapait sur sa machine à écrire, que Frank Zito coiffait des cheveux, que Helen Lyle passait derrière le miroir d'une salle de bain, que Thana portait un flingue à ses lèvres avec son costume de none, et tout cela pour échapper au monde réel, celui plus cruel car il est authentique. Alors Jade, ma demi-soeur romancée, je te vois et je te lis. Je te partage à présent. Merci Stephen Graham Jones.




N'AIE PAS PEUR DU FAUCHEUR

« Les âmes les plus sombres ne sont pas celles qui choisissent de se terrer dans l'enfer des abysses, mais celles qui décident de se libérer des tréfonds pour se glisser en silence parmi nous. » Docteur Loomis, Halloween.

Jade est de retour à Poodfrock après quelques années d'emprisonnement, et les cicatrices laissées par le massacre du Jour de l'Indépendance sont encore fraîches pour tout le village. Certaines âmes, marquées par cette tragédie, se sont tournées vers les films d'horreur, pour essayer de comprendre.

Chaque mort qu'elle découvre à son retour, s'inscrit dans une mise en scène inspirée des slashers qu'elle chérit tant. Son « rival » semble alors maîtriser la culture horrifique. Un tueur passionné de cinéma d'horreur ? Ou un adversaire qui cherche à la provoquer sur son propre terrain ? Tandis qu'elle s'efforce de protéger la « Final Girl », tout comme dans le premier tome, Stephen Graham Jones s'amuse avec le lecteur. Mais il ne s'agit pas que de clins d'oeil nostalgiques, certaines scènes basculent dans l'horreur brutale, avec des moments gores à couper le souffle, qui ne manqueront pas de satisfaire les amateurs de sensations fortes. L'auteur manie habilement nos connaissances cinématographiques dans un jeu méta, jouant avec nos souvenirs de soirées vidéo pop-corn/pizza/chips. Avec une multitude de références, son oeuvre ressemble parfois à une encyclopédie des films d'horreur, rendant hommage à un genre qui a marqué des générations. Connaissant son public d'afficionados, il sait comment nous tromper, nous entraînant dans un jeu de pistes subtil où chaque indice pourrait être un clin d'oeil à notre propre passion. Il nous rappelle que dans l'univers des slashers, rien n'est jamais tout à fait ce qu'il semble. Et c'est tellement judicieux que l'on ne peut qu'apprécier. Mais, Jade revient un peu rouillée par ses années enfermées, elle n'a pas toutes les références : sera-t-elle à la hauteur pour affronter cet homme-monstre armé de ses armes tranchantes et contondantes ?

Un simple slasher ? Dans Un Bon Indien est un Indien Mort et GaleuxStephen Graham Jones, utilise l'horreur pour aborder des sujets profonds comme l'identité autochtone, les terres volées et les origines oubliées ou trahies. Si ces thèmes étaient plus subtils dans Mon Coeur est une tronçonneuse, ils me semblent plus présents et explicites dans N'aie pas peur du faucheur. Notamment, avec un psychopathe natif, ce qui je pense, doit être très très rare.

Le roman explore la survie et la résilience des peuples autochtones, à travers le personnage de Jade, qui vit dans une Amérique moderne qui ne reflète pas la sienne. Elle est marginalisée, tout comme ses ancêtres l'ont été avant elle. Son obsession pour les films d'horreur, en particulier les slashers, où des personnages doivent affronter des forces violentes et souvent invincibles, fait écho à la manière dont les Blackfeet ont lutté pour survivre à des siècles de colonisation, de massacres et d'effacement culturel. Comme elle le prononce : "Cinquante mille ancêtres, en remontant en arrière, et encore en arrière, et chacun d'entre eux était une fille finale." Cette phrase résume parfaitement l'idée de continuité et de résistance face à une oppression incessante.

L'identité est également un thème central. Jade oscille entre deux mondes : celui de Jade, l'outsider rebelle, qui se réfugie dans les films d'horreur, et celui de Jennifer, la jeune femme qui tente désespérément de s'intégrer dans une société qui ne lui ressemble pas. Son héritage Blackfeet est à la fois sa fierté et un rappel constant de son exclusion du rêve américain.

Enfin, l'image des terres et du territoire, selon mon opinion. le fait que le massacre ait lieu dans un endroit complètement isolé, enseveli sous la neige et coupé du monde, n'est pas anodin. Cet isolement rappelle celui des réserves indiennes, souvent coupées du reste du monde, où les communautés doivent gérer seules leurs difficultés, en marge d'un système qui les a exclues.

Finalement, ce roman n'est pas seulement pour les fans de slasher, mais pour ceux qui apprécient la réflexion sous le masque de l'horreur. Et si certaines références vous échappent, ne serait-ce pas une occasion de vous glisser dans la peau de ceux qui se sentent parfois à la marge ?

***

Mention spéciale à Happy Birthdead, un slasher original qui m'a énormément plu, notamment grâce à l'humour de son actrice principale, qui apporte une légèreté bienvenue au genre. Et à Wedding Nightmare, dont le scénar m'a beaucoup plu et qui montre une Samara Weaving aussi mémorable que dans The Babysitter. (Elle fait aussi une courte apparition dans la série Ash vs Evil Dead). Deux Final Girls qui marqueront le cinéma d'horreur je l'espère.

***

C'est quoi un Slasher ? Un Slasher movie est un sous-genre du cinéma de l'horreur. Il est né à la fin des années 70 et a connu un grand succès dans les années 80, mais, comme les monstres qu'il met en scène, il revient toujours de temps en temps. le dernier que j'ai vu était The Thanksgiving d'Eli Roth (2023), avec une scène pendant un Black Friday qui fait froid dans le dos. Il n'y a pas de traduction en français pour le terme, mais il viendrait du verbe anglais to slash (couper, lacérer). On pourrait traduire cela par "un tueur qui aime trancher".

Dans un slasher movie, il y a des règles ou des codes qui permettent de le classer dans ce genre, même si certaines subtilités peuvent brouiller les pistes. En général, cela inclut : un tueur masqué très obstiné (vraiment très très obstiné) qui est difficile à tuer, souvent à tel point qu'il semble presque surnaturel, à l'image d'un monstre. Jade, dans le roman, l'appelle d'ailleurs "l'homme-monstre". Cela permet de faire des suites, ou, quand il est vraiment mort, de "réincarner" cette entité monstrueuse dans quelqu'un d'autre.

Parmi les autres codes, il y a aussi :
La date : les événements se déroulent souvent à des moments spécifiques comme Halloween, vendredi 13, la Saint-Valentin, la Saint-Patrick, le jour de Guy Fawkes, le jour de la Fête Nationale ou une date anniversaire importante lié à un personnage clé.
Les victimes : il s'agit souvent d'adolescents ou de très jeunes adultes aux moeurs légères (ce qui signifie que les puceaux ont plus de chances de survivre) ou des adolescents addicts à quelque chose qui les empêchent d'être vigilants (drogues, alcools...). Les adultes, qui tentent de les protéger sont des victimes collatérales. Ce sont souvent des groupes de potes (les figurants sont rarement des victimes).
Le lieu : soit des endroits isolés sans moyen de communication (un camp de vacances), soit des lieux très festifs (fête foraine, soirée étudiante où les gens sont très avinés).
Les armes : tranchantes ou contondantes, et une mise en scène très imaginative. le tueur a beaucoup d'imagination.
La motivation : les meurtres sont très souvent le résultat d'une vengeance ou d'une maltraitance. Ce qui place parfois le spectateur dans une situation d'éthique douteuse.
Et surtout, il y a The Final Girl : une jeune femme qui va beaucoup souffrir mais survivre. Elle manquera de se faire tuer à plusieurs reprises, verra des gens qu'elle aime mourir devant elle, et devra se défendre et tuer pour survivre, ce qui en fait un personnage presque iconique.
Le slasher a aussi un aspect méta, car il joue souvent avec ses propres codes, parfois de manière consciente, en faisant référence à son propre genre ou en brisant le quatrième mur. C'est un aspect qu'on retrouve dans des films comme Scream ou, dans la littérature, dans les romans de Stephen Graham Jones, qui exploitent cette dimension pour s'adresser directement à un public familier des clichés du genre. Par exemple, dans ce roman, lorsque "le tueur" fait quelque chose qui transgresse le genre, Jade s'écrie :"tu n'as pas le droit, on est dans un slasher !"

Les slashers sont d'abord propres au cinéma, mais depuis quelques années, le style émerge dans la littérature de genre. Par exemple, Un clown dans un champ de maïs et Frendo est vivant d'Adam CesareLa Dernière Fille de Riley Sager, ou encore les romans de Stephen Graham Jones. Dans ces oeuvres, l'écriture permet de creuser la psychologie des personnages et d'aborder des métaphores plus subtiles que celles d'un film.


UN BON INDIEN EST UN INDIEN MORT

Responsables d'un massacre de neuf Caribous, (dont une jeune femelle en gestation), un groupe de quatre hommes de la tribu des Blackfeet, sont victimes d'une entité vengeresse, une femme à la tête de Caribou. En effet, cette chasse était interdite par les anciens.

Trois parties absolument horrifiques prônent le contenu de ce roman que je pensais au départ, au vu du titre, une métaphore sur les droits civiques des Natifs. Et Bim!! C'est un fond plus riche que nous offre l'auteur. Ses quatre hommes qui se sont très nettement éloignés de leur tradition, au point de ne plus respecter la vie, vont vivre d'atroces souffrances pour leur rappeler que la nature est au commande. Une leçon de karma bien sanguinaire.

La dernière partie, cette course poursuite dans la neige m'a happé jusqu'au final très émouvant, touchant au plus haut niveau ma sensibilité empathique. Très très bon roman d'horreur que j'ai trouvé très bien écrit. Je ne suis pas rentrée facilement dedans et je me remercie d'avoir insistée, car c'est un des meilleurs roman fantastico horreur que j'ai lu.



GALEUX

« Nous sommes des loups-garous. Et c'est ainsi que nous vivons. Si on peut appeler ça une vie. »

Les brebis galeuses, ce sont ceux que l'on veut sortir du rang parce qu'ils ne sont pas comme les autres ? Ou ce sont ceux qui sortent du rang d'eux-mêmes parce qu'ils ne veulent ou ne peuvent pas s'intégrer ?

Il ne se passe pas grand-chose aux pays des loups-garous et en même temps il s'y passe trop de choses.
Des anecdotes plus ou moins discutables, des sensations, des conseils, des légendes corrigées… On passe d'un Etat à un autre, on change de métier, on se transforme, on porte des jeans, on regarde des jeux télévisés, on vit dans des caravanes, on tombe amoureux, on mange des steaks crus, des lapins crus… J'ai déjà abandonné des romans qui en racontaient plus et pourtant je n'ai pas lâché ce roman.

Stephen Graham Jones parvient à me transmettre les inquiétudes, les joies, les interrogations. J'ai débordé d'empathies pour ce jeune garçon à neuf ans, à onze ans, à quatorze ans, à seize ans… Il est le criminel, le journaliste, le biologiste, le mécanicien, l'auto-stoppeur mais quand sera-t-il le loup-garou comme son oncle et sa tante ? Il y a dans ce roman, quelque chose que j'ai trouvé très touchant et un amour familial primitif absolument émouvant que j'aie aaaadoré !
L'auteur revisite le loup-garou en lui donnant une âme.

J'ai lu parfois que c'était une métaphore pour aborder les Natifs, Stephen Graham Jones étant de la tribu des BlackFeet. Je n'ai pas assez de connaissance sur le sujet. Quoi qu'il en soit, cela peut parler à toutes les personnes qui se sont sentis oppressées pour leurs différences.
Je repense à cette expression Brebis Galeuse, qui est un comble pour un loup-garou. D'ailleurs, le roman parlera de « mouton » pour parler des loups-garous endormis. Pour nous un mouton c'est effectivement celui qui rentre dans le rang sans réfléchir à sa condition. Et tout au long du roman, on se posera une question essentielle qui nous maintiendra jusqu'au bout de la dernière ligne.




À travers ses récits, il déconstruit les codes du genre tout en leur rendant hommage, offrant des histoires aussi brutales qu’intelligentes. J’ai hâte de voir davantage de ses romans traduits en France, car son œuvre mérite d’être plus accessible au lectorat francophone.


mardi 21 janvier 2025

 


 


Voici en BD une petite claque métaphysique et philosophique, qui fait longuement réfléchir sur le sens de l'humanité et son non-sens d'ailleurs.

Un équipage à bord d'un vaisseau spatial, se voit bizarrement attiré par une planète, malgré les dissuasions du robot humanoïde Ellis. Evidemment, le vaisseau spatial est détruit et le reste de l'équipage, sauvé et amené au rivage par des sortes de pieuvres dauphins, se voit contraint de vivre sur une petite île envahit par les eaux. Et ce n'est pas Robinson Crusoé sur Mars (le coup des patates a déjà été fait), car ils rencontrent d'autres humains à poil, qui parlent très bien leur langue. Les soupçons sont donc assez clairs : n'est-ce pas les descendants d'une vieille colonie ? Nous assisterons à plusieurs tableaux nous amenant aux quatre éléments : certains s'occupent de l'eau, d'autres de la terre, de l'air et du feu, pour accomplir un dessein qui sera expliqué par la suite.

C'est dans ce contexte que nous découvrons un récit très riche en symbolisme et allégorie. Une entité va représenter une autorité oppressante, tandis qu'Ellis, robot humanoïde, sera l'incarnation de la rébellion et de la quête de la liberté. Se dessinent alors, des thèmes profonds sur la nature humaine et la condition de l'individu dans un monde contrôlé. L'un offre la soumission en échange d'une belle vie abondante, stable et sécurisante. le Grand tout, une sorte de divinité cosmique qui gère l'existence de l'être humain, fixant alors le bien commun. Chacun a un rôle à jouer pour la collectivité. Mais ils ressemblent à des automates. Ironiquement, l'autre, le robot humanoïde (ancêtre de l'automate), lui qui a subit le cycle de création évidente (il connaît son créateur), incarne l'autonomie. Il est celui qui va encourager l'être humain à ne pas se soumettre. Pourtant, l'entité va expliquer ses motivations et mettre en garde : « Tu vas remplacer une soumission heureuse par une liberté sauvage ». Dans ce conflit, se reflètent alors les dilemmes éthiques que nous connaissons si bien depuis la Genèse : soumets-toi à Dieu et tu auras le Paradis, libère-toi et tu auras une vie de souffrance. le lecteur est donc contraint de se poser la question : l'être humain peut-il s'autogérer sans souffrir ? Dans toute l'histoire de l'humanité, la religion n'a pas été le seul motif de Guerre : l'argent, le pouvoir, la quête des territoires, les femmes, la quête de la plus grosse bite sont également vecteurs de conflits, poussant inéluctablement la question de savoir, si ce n'est pas l'être humain tout simplement le problème, et que l'entité en s'octroyant le droit de soumettre les êtres humains, ne l'a-t-elle pas fait pour de bonnes raisons ? On se pose donc beaucoup de questions sur la valeur de la liberté par rapport à la sécurité (comme dans Un Bonheur Insoutenable de Ira Levin), et quelles sont les risques d'une autonomie individuelle. On se pose des questions sur les responsabilités de l'individu, sur ses choix, sur ses actions parfois contradictoires, sur la nature humaine, sur son libre-arbitre.

Voilà en gros on se pose beaucoup de questions.

Mais ce n'est pas tout (ce serait trop facile). Car les habitants soumis reflètent, un caractère de barbarie suprême : celui du cannibalisme. Eh oui ! Ainsi donc, on comprend aisément le choix de Ellis, de vouloir libérer les êtres humains. Mais ce n'est pas tout (mais oui oui, c'est une connexion transcendantale des neurones, bruits d'explosions, lumières dans vos yeux aveugles), les conditions de vie d'esclave sont inimaginables et ce travail de zombies répétitifs et « inhumains » à l'infini est insupportable. Mais heureux sont les faibles d'esprit car ils n'ont pas conscience de ce malheur. Seul un groupe qui vivra dans la souffrance s'automutilant pour le reste de leur vie, possède la capacité de ne pas devenir esclave… Ouh la la, voilà que je retourne ma veste, ce qui montre bien la complexité du récit. Une vie d'esclave sécurisante ou une vie libre dans l'automutilation ?

Heureusement Ellis, a trouvé un compromis… Est-ce vraiment bénéfique ? Dès le début, on lui dit : « vous les robots, vous n'avez vraiment aucune poésie. » le fait que ses conseils ne soient pas écoutés et qu'elle est placé dans un rang émotionnel inférieur, montre sa soumission. Elle pourrait profiter de l'occasion pour prendre son indépendance sur cette planète, ou même s'allier à l'entité pour prendre le pouvoir. Or elle est programmée, comme les humains soumis, elle ne peut pas prendre cette décision seule. Pourtant, elle fait un choix (ce qui prouve qu'elle est quand même libre). C'est le personnage ambivalent par excellence. Symboliquement, le robot humanoïde représente l'étape suivant de l'humanité. (L'accès à la technologie n'étant valable qu'au moment où l'Homme avait accès à la connaissance, désertant ainsi la soumission déiste.) Et c'est également le robot qui va libérer l'être humain en état d'esclave : la machine remplaçant le travail rébarbatif de l'ouvrier. Bon ici, Ellis ne remplacera pas l'Homme dans ses ouvrages, cela reste un symbole d'interprêtation personnelle.
Mais le titre sonne alors comme quelque chose d'hermétique, l'Inhumain c'est qui ou c'est quoi ?

Il y aurait d'autre chose à dire notamment sur le partage de la terre entre les animaux et les êtres humains, mais je vous laisse soin de lire cette bande-dessinée pour développer cette autre réflexion.

La beauté du graphisme qui jongle entre une représentation de l'Eden (l'eau bleu magnifique, la terre verte ) et de l'Enfer (L'Air gris et le feu rouge), intensifient le symbolisme de manière très soignée.

 



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